« Tardes sin sueño » (1/3) – Sélection de films ibériques sortis en 2025

L’année 2025 a permis de voir dans les salles françaises des film ibériques, soit espagnols, soit portugais, assez différents de ceux habituellement visibles. Différents dans la mesure où, il y a eu un volume assez important de films basés sur la présentation de faits existants (ou qui ont existé), ou bien par leur interprétation plus ou moins fidèle, en tous cas des films non ancrés dans de la fiction purement inventée. Par rapport à d’autres années, cela a été assez marquant en 2025 comme pour en faire un constat ou pour y voir une tendance. Il est, a minima, possible de distinguer sept films qui constituent ce corpus. Six d’entre eux provenant d’Espagne et un du Portugal. Pour ce qui est des formats de ces films, ils sont divers, ils vont du documentaire à la fiction, tout en passant par un format plus hybride type docu-fiction.

Ciudad sin sueño (La Ville sans sommeil), Guillermo Galoe, 2025.

Cette première partie s’intéresse à deux documentaires réalisés par deux poids lourds du cinéma espagnol. Tardes de soledad d’Albert Serra est sorti en mars 2025 et constitue le point de départ de la tendance constatée. José Luis Guerin avec Histoires de la bonne vallée clôture lui ce panorama 2025 puisque son film est sorti fin décembre.

Tardes de soledad, qui a été couronné par la Coquille d’Or à l’édition 2024 du Festival international du film de Saint-Sébastien, nous place au cœur de la tauromachie en Espagne, c’est-à-dire : soit au centre de l’arène, soit dans le véhicule qui transporte d’un endroit à l’autre le péruvien Andrés Roca Rey, le toréador star actuel, et la demi douzaine de personnes qui constitue son équipe rapprochée, soit dans l’hôtel qui accueille Roca Rey et ses collègues avant une corrida. Si l’on met de côté la scène d’ouverture, filmée de nuit au sein d’un lieu d’élevage de taureaux de corrida, et qui revêt un caractère poétique, le reste du documentaire capte ce que Roca Rey et ses collègues ont accepté de montrer d’eux-mêmes, essentiellement des scènes de coulisses et des scènes de corrida au cours desquelles le taureau affronte la cuadrilla (1)1. La force du documentaire provient surtout de la mise en images aussi bien de la violence et de la cruauté de la corrida, que des mouvements presque chorégraphiques accomplis par les différents membres de la cuadrilla, mais aussi, ce qui est plus méconnu, de la rudesse et de la grossièreté des propos exprimés à l’égard du taureau par bien des membres de la cuadrilla. Ce résultat est rendu possible via la captation de différentes corridas (parmi ces corridas, certaines se sont déroulées dans les arènes de Madrid et de Séville) avec plusieurs caméras qui zooment et qui couvrent plusieurs points de vues dans des plans très serrés effaçant quasiment le public assis sur les gradins. Avec ce dispositif, bien des fois, Serra emmène le spectateur là où les captations télévisuelles d’une corrida ne vont pas.

Tardes de soledad, Albert Serra, 2025.

À l’inverse, les images qui captent les trajets dans le grand véhicule qui transporte la cuadrilla sont le fruit d’une unique caméra statique, posée sur l’habitacle, et faisant face aux passagers au travers d’un plan large. De cette façon, avec des caméras occupées à suivre des mouvements dans l’arène, ou bien avec la caméra figée à saisir les discussions entre les collègues de Roca Rey dans le véhicule, il y a peu de place à la mise en scène. Cette dernière est donc surtout permise par le montage des images et par l’ordre des séquences qui constituent le film. Par rapport à la corrida, fort sujet de débat depuis des années, quel est le parti pris par le réalisateur ? Avec des images très factuelles, sans voix off, sans entretien avec Roca Rey, sans questions posées à qui que ce soit, et sans indications spatio-temporelles explicites, pas évident de le déterminer. Lors de la sortie du film, Serra a indiqué dans la presse française que ce qui guidait sa démarche était avant tout de montrer des faits. Il y a néanmoins dans Tardes de soledad, à au moins deux moments bien précis du film, deux très courts ralentis qui dénotent par rapport au reste des images du film. Ce choix ne trahirait-il finalement pas la position de l’auteur vis-à-vis de la corrida ?

José Luis Guerin, réalisateur catalan comme Serra, a entre autres réalisé En construcción au début des années 2000 et Dans la ville de Sylvia en 2007. Un autre point commun que Guerin partage avec Serra, c’est que son film Histoires de la bonne vallée a également été primé par le Festival international du film de Saint-Sébastien. Mais lors de l’édition 2025, soit un an après celle qui couronna Tardes de soledad, et avec le Prix spécial du jury. Autant dire que le film de Guerin constituait une sortie attendue. Guerin situe son documentaire à Barcelone, et plus précisément à Vallbona, le quartier qui forme l’extrémité nord de la ville. Outre le fait d’être un quartier escarpé, car bâti sur les flancs inférieurs d’une zone de collines, la particularité de Vallbona, environ 1 500 habitants, c’est d’être cerné par la rivière Besós d’un côté, et par un réseau autoroutier ainsi que par des voies de chemin de fer de l’autre. Bien que traversé par un petit canal qui a permis l’implantation de cultures agricoles depuis le Moyen Âge, c’est un quartier méconnu de la ville, en marge, et qui est complètement hors des circuits touristiques de Barcelone. On voit dans Histoires de la bonne vallée que cohabitent dans ce quartier des zones bucoliques (le canal cité précédemment et un bar en extérieur à l’écart du passage des voitures qui font tous deux le plaisir de ses habitants quant il fait beau, mais aussi des potagers et des terrains en pente), et des ensembles d’immeubles d’habitation sans charme. D’après ses habitants, ce qui constitue la singularité et l’attrait de Vallbona c’est de faire administrativement partie de la deuxième ville la plus peuplée d’Espagne, tout en se sentant très loin de la grande métropole et du mode de vie urbain. Comme chez Serra, la séquence d’ouverture du film, subdivisée en deux phases, est d’une grande beauté, et elle offre dans sa deuxième phase une proposition originale très réussie. Et c’est une constante tout au long du film : l’accent est mis sur la qualité de l’image et le soin accordé au cadre. Après cette ouverture, le film laisse place à de courts entretiens, souvent individuels, menés par le réalisateur. Il s’agit de la captation de moments du casting pour le film. Certains des entretiens sont non seulement instructifs, mais également drôles, et font office d’amuses-bouches laissant présager du meilleur pour la suite, notamment pour celui, ou celle, qui compte découvrir l’histoire de ce quartier et son évolution depuis la seconde moitié du 20ème siècle à travers les différentes migrations nationales ou internationales qui ont façonné le quartier jusqu’à son visage actuel (visage pouvant lui même être amené à évoluer dans le futur). Ces scènes de casting terminées, le film démarre en semblant tendre vers un film chorale. D’abord avec une séquence de baignade dans le petit canal, puis avec un premier point culminant, au travers d’une scène musicale tournée dans le bar en plein air avec une caméra mobile qui laisse présager de grandes choses à venir pour les curieux avides d’en savoir davantage sur les particularités du quartier. Mais assez vite, c’est plutôt l’inverse qui se produit. Après ces scènes très collectives, le film laisse place à une succession de séquences mettant en avant à chaque fois un groupe réduit de personnes (souvent deux personnes). Ces séquences présentent des bribes de conversations pas toujours très intéressantes pour le spectateur, ce qui est probablement accentué par le montage adopté qui restitue de façon décousue bon nombre des discussions captées. S’il est possible de constater qu’une bonne partie de ces différentes discussions sont axées autour de la faune, de la flore et des activités agricole à Vallbona, le côté répétitif de cette succession de scénettes, souvent sans liens narratifs entre elles, et les longueurs qui s’installent durablement dans le film, rendent difficile pour le spectateur de dégager une vision d’ensemble cohérente, ni pertinente, des propos entendus.

Historias del buen valle (Histoires de la bonne vallée), José Luis Guerin, 2025.

Puis, aux alentours du début du dernier tiers du film, Guerin nous plonge au cœur d’une réunion au cours de laquelle des représentants de l’ADIF (l’équivalent espagnol du Réseau ferré de France) présentent aux habitants du quartier les prochains travaux consistant à enterrer des voies ferrées longeant Vallbona. Assez vite, les motifs de mécontentement ne manquent pas. La première inquiétude est liée aux terrains de football des équipes de jeunes du quartier qui ne pourront pas être utilisés pendant la durée des travaux, sans qu’une solution de remplacement soit identifiée. C’est d’autant plus dommage que le foot est présenté comme une activité qui permet à de très nombreux jeunes de Vallbona de ne pas traîner dans la rue, et que les différentes catégories d’âge du club du quartier sont toutes bien classées dans leurs championnats respectifs (ce qui, au vu du nombre assez réduit d’habitants dans ce quartier, est assez inédit dans la région). Puis une habitante du quartier interpelle les représentants d’ADIF sur la contrepartie dont bénéficierait le quartier du fait de cette longue période de travaux gênants pour Vallbona. À l’occasion de ces travaux, ne serait-il pas possible de construire un quai d’arrêt basique, même dépourvu d’une gare classique, qui faciliterait la desserte pour les habitants du quartier ? Un des interlocuteurs de la société de chemins de fer indique qu’il note la proposition, et qu’il en fera mention en interne dans son entreprise. En tant que spectateur, on peut alors être surpris de constater qu’un organisme en charge de la gestion d’un réseau ferroviaire, et donc a priori censé améliorer des dessertes, n’ait même pas songé, par lui-même, à cette idée qui marquerait le début du désenclavement du quartier. Évidement, le ton de la scène et ses enjeux rendent à ce moment-là le film plus dynamique et plus palpitant, avec le début d’une lutte qui semble se profiler. Mais il s’agit en fin de compte d’une scène isolée, qui reste sans suite : d’un côté elle laisse donc le spectateur sur sa faim au sujet du devenir d’un possible combat rassemblant tout le quartier, et de l’autre côté elle laisse le film retomber dans sa torpeur. Grâce à un ressort narratif qui rompt avec le reste du film, la séquence de fin, très dynamique, inventive et poétique, replace le spectateur à nouveau dans un film chorale. Elle pourrait presque à elle seule constituer un court-métrage. Elle vient inévitablement sauver un peu l’ensemble, et comme un écho à la séquence d’ouverture, elle nous rappelle que dans ce film, Guerin a été capable de fulgurances. Dommage qu’entre ses deux extrémités, le film se soit autant égaré.

Max Alley


NOTE :

  1. Pour plus d’informations d’ordre technique, les différents acteurs et phases d’une corrida sont assez bien détaillés en images, et par une voix off en italien, dans des épisodes de la série en neuf opus de 25 minutes chacun intituléeNella Terra di Don Chisciotte qu’Orson Welles a tournée, lors de la première moitié des années 60, en Espagne pour la chaîne de télévision italienne Rai. Le matador, en l’occurrence Roca Rey, est en général le dernier à rentrer dans l’arène après avoir observé l’animal qui a dû préalablement faire face aux peones munis de leurs capes, et aux banderilleros et picaderos qui eux blessent l’animal avec les banderilles. ↩︎