The Mastermind (États-Unis, 2025) de Kelly Reichardt

The Mastermind, Kelly Reichardt, 2025

The Mastermind marque une rupture dans le cinéma précieux et singulier de Kelly Reichardt, rupture légèrement amorcée dans son précédent Showing Up, portrait d’une artiste exigeante. Si le personnage incarné par Michelle Williams pouvait agacer par sa dimension un peu autocentrée, il n’en restait pas moins touchant et d’une intégrité intellectuelle et artistique sans faille. La tendresse de la cinéaste envers ses personnages a toujours été soulignée, point fort d’un cinéma très épuré, déclinant des portraits de perdants magnifiques, de marginaux en rupture avec la société, non par révolte mais parce qu’ils sont décalés — comme dans Wendy et Lucy ou Old Joy, son chef-d’œuvre.

Avec son neuvième long métrage, la démarche de la cinéaste s’avère plus âpre et plus complexe, ce qui peut expliquer en partie la réception tiède du film lors du dernier Festival de Cannes. The Mastermind n’est pas un film aimable : il trace un horizon funèbre dans lequel son anti-héros ne cesse de faire les mauvais choix, de s’enfoncer dans une médiocrité dont il est le seul responsable. Ce drôle de zèbre se nomme Mooney, père de famille en quête de renouveau, insatisfait de sa situation sociale — il est charpentier au chômage. Avec deux complices aussi peu doués que lui, il élabore un plan pour voler des tableaux de l’artiste Arthur Dove dans un musée local. Évidemment, rien ne se passe comme prévu, à commencer par le fait que l’un des voleurs utilise une arme à feu. L’amateurisme de Mooney, pourtant présenté comme le cerveau de l’opération, le contraint à entamer une cavale sans retour.

The Mastermind, Kelly Reichardt, 2025

La force du film tient dans son portrait sans concession de son personnage central, individu pusillanime et sans envergure, sans que jamais Reichardt ne fasse preuve de mépris ou de surplomb dans son regard. Pourtant, Mooney est un spécimen de loser comme on en a rarement vu à l’écran. Non seulement chacune de ses décisions l’enfonce un peu plus dans la veulerie et la lâcheté, mais il n’a en outre strictement aucune excuse morale ou sociale. Il n’incarne pas le pauvre type à qui la vie n’a pas fait de cadeaux. Ses parents sont riches (son père est juge), sa femme, qui a dû se montrer compréhensive trop longtemps, est plus dépitée qu’en colère, et ses amis ne savent plus comment le regarder dans les yeux. Reichardt prend ainsi le contre-pied d’un certain cinéma qui s’en prend au système tout en exonérant les individus. Curieusement — car on ne l’attendait pas sur ce terrain — elle décrit le parcours chaotique d’un petit délinquant totalement responsable de ses actes, qui ne peut s’en vouloir qu’à lui-même.

En cela, The Mastermind est une œuvre existentielle qui rejoint le cinéma des frères Coen, et plus particulièrement Inside Llewyn Davis, avec lequel il partage de nombreux points communs, à une différence près : dans le magnifique film des frangins, le folk singer a un réel talent. Mooney, lui, n’a rien, dénué du moindre savoir-faire — du moins en tant que voleur. Kelly Reichardt parvient pourtant, non à racheter le personnage, mais à l’humaniser. Cette succession absurde d’échecs et d’actes foireux a quelque chose de suicidaire dans sa logique, finissant par installer une tristesse prégnante dans cette odyssée de la médiocrité.

The Mastermind, Kelly Reichardt, 2025

En situant son récit au début des années 1970, la cinéaste revisite également tout un pan d’un certain cinéma de la désillusion post-68, celui de Jerry Schatzberg, Sidney Lumet ou Arthur Penn. Sa reconstitution n’a rien de luxuriante ni de clinquante, sans doute en raison du budget, mais aussi de la vision du cinéma défendue par la réalisatrice, attachée aux détails, aux petits riens, à une forme de minimalisme en voie de disparition — y compris dans le cinéma indépendant américain. Le film baigne dans une atmosphère nonchalante et déroutante, à l’image du braquage, mis en scène avec une étonnante désinvolture, parfaitement raccord avec la nullité du plan d’exécution de nos trois lascars, incapables de s’en tenir à des consignes précises. En ce sens, The Mastermind se présente comme un anti-film de casse, à rebours des œuvres fondées sur une exécution virtuose et une rythmique millimétrée.

Cette désinvolture n’a rien à voir avec une démission ou une absence de cinéma. La beauté du film tient à la durée de ses plans, à son montage qui laisse la poisse contaminer le récit de ce magnifique voyage au bout de la nuit, porté par l’exceptionnelle interprétation de Josh O’Connor et la partition séduisante de Rob Mazurek, trompettiste avant-gardiste, membre du Chicago Underground Duo, apparaissant régulièrement aux côtés de groupes comme Tortoise ou The Sea and Cake.

Emmanuel Le Gagne