« Tardes sin sueño » (3/3) – Sélection de films ibériques sortis en 2025

L’année 2025 a permis de voir dans les salles françaises des film ibériques, soit espagnols, soit portugais, assez différents de ceux habituellement visibles. Différents dans la mesure où, il y a eu un volume assez important de films basés sur la présentation de faits existants (ou qui ont existé), ou bien par leur interprétation plus ou moins fidèle, en tous cas des films non ancrés dans de la fiction purement inventée.

Ciudad sin sueño, Guillermo Galoe, 2025

La partie 1 de cette chronique intitulée « Tardes sin sueño » a permis de mettre en avant les œuvres documentaires de deux cinéastes catalans majeurs (Albert Serra avec Tardes de soledad et José Luis Guerin avec Histoires de la bonne vallée), puis la partie 2 s’est focalisée elle sur des œuvres aux formes plus variées, mais offrant, de façon ponctuelle, des éléments de dialogue entre elles (il s’agit de Covas do Barroso, chronique d’une lutte collective de Paulo Carneiro, Ciudad sin sueño de Guillermo Galoe et Segundo premio coréalisé par Isaki Lacuesta et par Pol Rodríguez). La partie 3 vient clore la série Tardes sin sueño avec deux œuvres espagnoles : Marco, l’énigme d’une vie (2024) dans laquelle Aitor Arregi et Jon Garaño retracent, sous forme de fiction, des étapes de la vie d’un personnage qui, à sa façon, a laissé son empreinte dans l’histoire espagnole du XXe et du XXIe siècle, et La guitarra flamenca de Yerai Cortés (2024), un documentaire d’Antón Álvarez.

Lors de la cérémonie des Premios Goya de février 2025, l’équivalent espagnol des César, Marco, l’énigme d’une vie a remporté le prix du meilleur acteur décerné à Eduard Fernández, et le prix des meilleurs maquillages/coiffures. Le film est sorti en France quelques mois après, en mai. N’omettant pas de revenir des faits de la Seconde Guerre mondiale, cette fiction retrace avant tout la seconde partie de la vie d’Enric Marco, un syndicaliste de Barcelone. Mort en 2022, à l’âge de 101 ans, son existence lors du début de XXIe siècle a été très marquée par un fort engagement comme représentant incontournable des victimes espagnoles des camps de concentrations nazis. Mais en 2005, alors qu’Enric Marco, président d’une association d’anciens déportés espagnols ou de proches de déportés, va occuper une place importante aux côtés de membres du gouvernement espagnols lors de la commémoration des 80 ans de la libération des camps, un historien remet en cause la véracité de la déportation d’Enric à Flossenbürg.

Marco, l’énigme d’une vie, Aitor Arregi et Jon Garaño, 2024.

Le film pâtit un peu d’une esthétique de téléfilm, mais son contenu explore de façon très fine diverses thématiques pertinentes.

En effet, via la trajectoire prise par Marco et son implication de longue date dans les combats et dans les milieux militants, associatifs et syndicaux, le film donne à voir des pratiques d’opacité, de falsification, d’usurpation et de réécriture de l’histoire. On y suit un homme qui conduit, tout au long de sa vie, un processus permanent de blanchiment du récit qu’il s’est inventé, ce qui lui permet en particulier, de satisfaire un besoin présumé : celui de briller en société.

Une fois le scandale individuel avéré, le film se penche sur les conséquences qui se produisent à l’échelle collective, c’est-à-dire au sein de l’association qui traverse alors un moment de crise sans précédents. La structure éclaboussée risque le discrédit. Les cinéastes présentent clairement les débats menés par les membres de l’association afin de prendre les meilleures décisions possibles à un moment crucial pour leur entité.

La bonhommie d’Enric, ses capacités d’orateur, son expertise reconnue, car il est officiellement considéré comme témoin des atrocités du régime nazi, lui permettent de porter au plus haut le combat pour la mémoire des victimes des camps de concentration. Très subtilement, le film pose en creux une interrogation fondamentale : à travers le cheminement empli de turpitudes que Marco a emprunté, il a été possible de porter un combat qui a bénéficié à un nombre important de victimes ou de proches de victimes, mais la fin justifie-t-elle les moyens ?

Très ancré dans la fiction, le film effectue une incursion vers le documentaire lorsque, lors d’une scène, le spectateur assiste, via un extrait télévisuel, à un échange musclé ayant véritablement eu lieu entre Enric Marco et l’écrivain Javier Cercas lorsque ce dernier présentait son ouvrage consacré à Marco (L’imposteur publié en France en 2015, peu de temps après sa sortie en Espagne).

Lors de la sortie du film dans les salles françaises, Aitor Arregi, l’un des deux réalisateurs est revenu sur le processus de création du film démarré plusieurs années avant la première prise de vue. Une de leurs sources a évidemment été Enric Marco qu’ils ont pu rencontrer. Et là, le tandem de réalisateurs a dû avancer le long d’un chemin sinueux pour ne pas se faire manipuler par un personnage aussi bavard qu’Enric, pour ne pas finir par croire tout ce qu’il leur racontait, et pour contenir au mieux leur propre curiosité, curiosité qui les a parfois tous deux poussés à vouloir découvrir jusqu’où était capable de les entraîner Enric dans son récit délirant. En bref, les cinéastes se sont sentis happés par un jeu oscillant entre éclaircissement de faits historiques dans une démarche typique de réalisation d’une œuvre audiovisuelle, et le vertige produit en permanence par le point de vue d’une personne comme Enric très convaincue par ses propos et très insistante. Si les cinéastes ont connu des moments de doute lors des différentes phases de création du film, le résultat visible à l’écran fait preuve de solidité.


La guitarra flamenca de Yerai Cortés (que l’on peut traduire en français par La guitare flamenca de Yerai Cortés) a également gagné des trophées en février 2025 aux Goya : le prix de meilleur film documentaire et le prix de la meilleure chanson originale (Los Almendros interprétée par Yerai Cortés et La Tania). Visible en juillet 2025 dans quelques salles françaises, le film permet de découvrir un jeune musicien originaire d’Alicante, Yerai Cortés, qui évolue dans la galaxie du flamenco au sens large. Pour les puristes du cante jondo, et pour les amateurs de la musique flamenco focalisés sur tout ce qui s’est fait avant les années 1970, ils n’y trouveront musicalement pas leur compte en visionnant le film. Il n’en reste pas moins que, dans le registre du flamenco moderne, Yerai Cortés semble être un guitariste sincère et talentueux.

Le réalisateur, Antón Álvarez, n’est autre que C. Tangana un musicien et producteur très connu outre-Pyrénées mais également dans certains pays de langue hispanique outre-Atlantique. Sa carrière solo démarre au milieu des années 2010, en parallèle au démarrage de la carrière d’une autre artiste phare de la musique espagnole dont la célébrité est, depuis quelques années, mondiale, et avec qui C. Tangana a travaillé : Rosalía. C. Tangana a d’abord été connu comme rapper. Ses dernières sorties musicales le situent plutôt dans le registre de la pop espagnole aux sonorités vaguement flamenco.

Antón Álvarez aime la lumière. Et cela se voit dès le début du documentaire. Dans une des premières scènes, il apparaît face caméra, attablé seul dans un restaurant où il n’y a personne d’autre que lui. Au fur et à mesure qu’il décrit précisément la soirée musicale au cours de laquelle il a rencontré Cortés pour la première fois, et de son immédiate conviction qu’il s’agissait d’un personnage très intéressant, l’image s’avance vers Antón Álvarez pour finir sur un plan très rapproché. Le film s’ouvre donc de façon un peu surprenante, car en général, les réalisateurs de documentaires n’apparaissent pas à l’écran. Mais une fois l’intention du cinéaste plantée, sa présence s’estompe, et par la suite c’est de dos qu’on le voie lors des entretiens qu’il mène, laissant ainsi la place à Cortés et à son entourage.

Yerai Cortés provient d’une famille gitane et il a grandi dans un quartier défavorisé d’Alicante. Ses parents, séparés, ont tous deux connus des parcours de vie difficiles. L’intrigue du documentaire repose sur la découverte progressive par Yerai d’une histoire familiale douloureuse. Pour cela, Álvarez recueille notamment le témoignage de Yerai, de sa fiancée, et surtout celui de ses parents. Ce douloureux passé, et sa découverte, constituent également la trame du premier disque solo de Cortés (sorti fin 2024, il s’intitule de la même façon que le documentaire).

La guitarra flamenca de Yerai Cortés, Antón Álvarez, 2024

Malgré une vie pas toujours évidente, le père affiche néanmoins un fort sens de l’humour, même lorsqu’il s’agit pour lui de revenir sur des moments amers (il narre la perquisition de son logement par les forces de l’ordre, l’occasion pour lui de partager publiquement la truculente saillie adressée à ce moment-là à l’un des policiers qui fouillait chez lui). La mère est également un personnage intense, en apparence plus sombre que le paternel. Son dicton préféré : je ne suis pas fragile comme une fleur, je suis fragile comme une bombe. Le ton est annoncé !

En parallèle au fil conducteur principal, le film aborde également un autre aspect : le changement qu’a constitué pour le musicien, à la sortie de l’adolescence, son déménagement à Madrid pour y vivre de son art, et les questionnements internes inhérents à l’évolution dans de nouveaux milieux souvent éloignés de sa culture gitane.

Pour sa première incursion dans la réalisation cinématographique, Antón Álvarez offre au public des débuts prometteurs. Si l’on peut regretter certaines scènes d’entretiens un peu intrusives et arrache larmes, l’ensemble offre des qualités esthétiques indéniables. Álvarez possède une bonne maîtrise des images et des codes du vidéo clip ce qui donne de la force à son œuvre. C’est le cas en particulier lors de deux ou trois scènes musicales très travaillées et tournées en plans séquence circulaires : la première d’entre elles se déroule en extérieur, place d’Alger à Alicante, et la dernière, vers la fin du film, est tournée en intérieur, dans un lieu s’apparentant à une salle de répétition.

Ce constat de sept films ibériques non ancrés dans un esprit de fiction totalement originale, et qui sont sortis en France en 2025, laisse une interrogation en suspens : comment expliquer cette dynamique ?

Ce qui semble certain, c’est que les cinéastes de ces sept films ne sont pas unis par des liens d’appartenance à un collectif commun. Si les films ibériques visibles en France en 2026 confirment la vitalité de cette tendance 2025, alors la question se posera avec d’autant plus d’acuité. Dans le cas contraire, la situation perçue en 2025 n’était peut-être que le fruit d’un concours de circonstances.

Max Alley