The Drama (États-Unis, 2025) de Kristoffer Borgli

Avertissement : si vous n’avez pas encore vu le film, cet article divulgue des moments clés de l’intrigue.

Nous nous sommes aussi permis la liberté d’accompagner cette critique avec des extraits du Petit traité du racisme en Amérique écrit par Dany Laferrière afin de mieux souligner une deuxième lecture, plus souterraine et politique que celle qui se donne volontiers à voir dans le film…

Le principe d’exclusion :

« On discute abondamment / du racisme / dans les salons, dans les cafés / dans les cocktails / avec un verre de vin blanc / alors qu’on fait semblant / de ne pas voir le raciste / à trois pas de nous. » (Dany Laferrière, Petit traité du racisme en Amérique, « Aveugle »)

Produit par Ari Aster (Midsommar, Eddington), et réalisé par Kristoffer Borgli (Sick of my self, Dream Scenario), The Drama a su convoqué habilement le glamour dans sa campagne promotionnelle – et grâce à la complicité bien roublarde, mais salutaire, de ses deux têtes d’affiche, Zendaya et Robert Pattinson – pour mieux le démonter et sans se débiner pour notre plus grand plaisir, mais au risque de décevoir certaines attentes du jeune public auquel le film est sournoisement, mais intelligemment, adressé… 

Il est moins question de couple que de la démonstration glaçante des logiques d’exclusion qu’invitent et attisent de plus en plus nos concitoyens et concitoyennes des sociétés occidentales actuelles dites « démocratiques » et urbaines. 

En substance, le dispositif narratif du film est le suivant : un couple comblé (formé par Zendaya et Robert Pattinson) voit son bonheur mis à l’épreuve lorsqu’une révélation inattendue vient tout bouleverser à une semaine du mariage.

« Tout était clair, simple et accepté de tous. / Jusqu’à ce qu’une révolution amène le désordre / tout en chassant l’ennui. » (Dany Laferrière, Petit traité du racisme en Amérique, « Du nouveau à l’Ouest »)

Cette révélation survient lors d’une scène de dégustation (du menu de mariage) où nos deux tourtereaux et leurs témoins, un couple d’amis, se mettent au défi de confier mutuellement les pires choses que chacun a commis avant que tous ne se soient rencontrés pour vivre leur idylle présente. Nous sommes alors à une vingtaine de minutes du film.

Commençons par la polémique étasunienne. Selon celle-ci, on ne badine pas, de la satire aux icônes glamour comprises, avec les tueries de masse. En effet, au cours de la dégustation bien arrosée, et sous la contrainte « amicale » de Rachel (Alana Haim), témoin d’Emma (Zendaya), cette dernière va révéler qu’adolescente, elle a failli commettre l’irréparable en ramenant à l’école le fusil de son père, ex-militaire, pour massacrer ses camarades de classe, mais s’est finalement ravisée grâce à la coïncidence d’une fusillade survenue à quelques pas de son collège et l’ayant « devancée ». Sur ce moment précis du film, j’ai pu lire ceci : « Chacun raconte, c’est assez inoffensif, quand vient le tour d’Emma. » (Radio France). « Inoffensif » ?! Emma est la seule du groupe qui ne soit pas passée à l’acte. Attendez de voir les exactions des autres personnages… De plus, la critique cite maladroitement Snow Therapy (Ruben Östlund, 2014), à l’instar de Télérama, comme film partageant certaines similitudes avec The Drama, comparaison inopportune à moins qu’elle se réfère aux origines nordiques (norvégien pour Borgli, suédois pour Östlund) des deux auteurs et à leur humour noir respectif (quoique bien différents, précisons-le) ou à l’idée dramatique qu’un acte inattendu d’un personnage peut venir contaminer l’existence de sa famille, des ses proches. Mais ce principe narratif relève autant des prémisses du jeu du comédien dans son apprentissage (action / accident / réaction) que de la structure dramatique d’un œuvre quelle qu’elle soit (stabilité / conflit / dénouement) !

« Le moteur d’une histoire, c’est la nécessité de révéler. C’est là son objectif, ce qui signifie qu’elle peut n’avoir rien à cacher – du moins pas délibérément. Cela signifie également qu’une histoire ne résout rien. Le dénouement peut se produire en nous, avec ce que nous faisons des questions qu’elle nous laisse. De l’autre côté, l’intrigue doit, elle, mener à un dénouement, prouver quelque chose : elle doit répondre à toutes les questions qu’elle prétend poser. » (James Baldwin, Le Diable trouve à faire)

Et ce que révèle The Drama ne s’arrête pas au récit que nous confie Zendaya, mais souligne bien le comportement terrifiant de ses amis et de son fiancé à son encontre… de sorte à faire basculer le film dans quelque chose d’immersif. Et nous, au fond, de quel côté sommes-nous ?

Revenons à la polémique étasunienne… Ce qui m’interpelle dans les réactions disproportionnées outre-Atlantique, c’est d’en avoir appelé aux témoignages des victimes d’attentats de tueries de masse pour critiquer un film. De la même manière racoleuse et instrumentée que le fit Michael Moore avec Bowling for Colombine (2002) à l’intérieur de son propre film. Et ce qui m’interpelle encore plus dans ces critiques du film, c’est l’omission de deux faits majeurs bien présents dans The Drama qui suffisent pourtant amplement à nous aiguiller sur les intentions critiques de son réalisateur.

Le premier, c’est l’idée fallacieuse que la préméditation d’un acte meurtrier équivaut nécessairement à un meurtre, ce qui notifie d’une violence victimaire devenue réactionnaire. D’une part, cela nous renvoie au futur dystopique d’un Minority Report (Steven Spielberg, 2002) où chaque crime est devancé par le gouvernement et le pseudo criminel arrêté avant même qu’il ait pu, ou non, commettre le crime en question. D’autre part, cela rappelle aussi la relation du couple BCBG et mûr, mais rongé par l’ennui, dans Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick, 1999) pour qui désirer une autre personne que son conjoint équivaudrait à le tromper, et attestant qu’une couche sociale privilégiée bien orgueilleuse ne supporte aucun affront.

Le deuxième fait majeur dont les critiques ne parlent pas, hormis que le personnage d’Emma (Zendaya) est finalement la seule du groupe à n’être pas allée au bout de son acte inavouable, c’est que les actions commises par les trois autres personnages deviennent dès lors sans importance. Zendaya semble ne pas appartenir à la même classe sociale qu’eux ; elle est toujours en décalage par rapport aux autres personnages, ce qui la rend suspicieuse aussi aux yeux des spectateurs, mais qui s’explique surtout parce qu’elle est la seule qui semble ne pas toujours adopter les codes sociaux du reste du groupe. Elle désire plus de spontanéité et de légèreté à leur cours de danse dépassionné pour ne pas dire rigide et assumera le choix de trancher pour l’éviction du DJ à leur mariage voyant son futur conjoint se dégonfler malgré leur décision commune à la renvoyer.

Somme toute, malgré la charge de leurs confessions, et « grâce » à Zendaya, ces trois personnages ne sont mêmes plus incriminés. Ils deviennent ainsi au-dessus de tout soupçon au regard, sans doute, de leur caste supérieure arrogante qui ne demandait finalement qu’à se bâfrer d’indignation pour asseoir leur supériorité morale, mais aussi et surtout pour faire diversion avec ce qu’ils aient eux-mêmes pu faire. Et pourtant, le premier, Mike (Mamoudou Athie), commence les hostilités en admettant s’être servi de son ex-compagne comme d’un bouclier pour se protéger de l’attaque d’un chien (et ce qu’il continue à faire métaphoriquement avec sa nouvelle compagne, prête à en découdre à la moindre occasion). Celle-ci d’ailleurs, Rachel (Alana Haim), avoue avoir enfermé son voisin, un jeune probablement handicapé mental d’après ce qu’elle semble raconter, dans le placard d’un vieux camping car abandonné dans une forêt, puis s’être enfuie sans avoir appelé les secours ni prévenu les proches, jusqu’à ce que le voisinage organise une battue pour retrouver l’enfant. Et c’est celle-là même qui va juger Emma avec le plus de hargne, en s’appropriant notamment le point de vue de sa propre cousine, victime d’une fusillade à son école. Ne retrouverait-on pas ici la manière avec laquelle certains journaux instrumentalisent les vraies victimes d’attentats meurtriers pour démonter le film, elle « utilise » sa cousine handicapée (dont elle ne semble en réalité pas plus proche que cela) ! À l’instar des médias actuels, souvent démagos, populistes et spéculateurs, Rachel trouve le moyen de tirer la couverture vers elle et, de « criminelle », devient ainsi « victime » grâce au récit de Zendaya. En effet, de plus en plus de médias font leur beurre en enrobant le récit des victimes aujourd’hui. Rachel va donc capitaliser ce récit sans rougir. Tout est bon à prendre du côté de la bonne morale qu’on affiche ! Le personnage de Rachel va devenir le plus haïssable des quatre jusqu’à être l’une des principales raisons du fiasco final que sera ce mariage tant attendu.

« On frappe toujours le plus proche, jamais celui qui est hors de portée. » (Dany Laferrière, Petit traité du racisme en Amérique, « La machine »)

Enfin, le futur mari, Charlie (Robert Pattinson), et ce n’est pas vraiment mieux, a procédé à un cyber-harcèlement si agressif qu’il aurait provoqué le déménagement de toute une famille. Comme celui-ci est interprété par un Pattinson obsessionnel, émotif et influençable (ce qui rend vraisemblable son récit), on pourrait considérer que le film pourrait tout aussi bien être compris comme le chemin de croix de ce personnage, dont le point de vue « malade » et corrompu tarderait à s’affranchir de ses préjugés ou de son caractère malléable pour enfin délivrer ses véritables sentiments. Ils étaient pourtant bien chancelants dans leur intimité et bien confus en société à l’égard d’Emma, des tests photographiques du couple au mariage final. Cette délivrance sociale cathartique vers la fin du film où tout s’accélère et s’accumule telle une densité burlesque contribuera à la rédemption salutaire du personnage de Charlie et ce, malgré son mariage catastrophique, ou ce qui aurait pu s’en approcher telle une fête d’anniversaire qui dégénère par exemple comme le veut la grande tradition cinématographique (Au feu, les pompiers !, Carrie, Un mariage, Festen, Melancholia, Pièce montée, Les Nouveaux sauvages, Parasite, Wedding Nightmare…).

Mais mis à part le chemin de croix de Pattinson ou le faux débat philosophique qu’on prêterait au film, à savoir que l’idée d’un acte meurtrier serait équivalent à l’acte lui-même (ben voyons…), le véritable sujet du film ne serait-il pas, plutôt, la logique d’exclusion que subit le personnage d’Emma et le modus operandi d’un groupe qui s’opère à son égard et tout autour d’elle ? Et ainsi, The Drama ne serait-il pas l’occasion de démonter toute la dimension réactionnaire qui anime les membres d’une caste de « privilégiés » autour d’elle, ses « proches », tous ligués naturellement contre elle ? En réalité, les personnages sont entraînés, comme aspirés par Rachel, la plus bruyante et caractérielle des quatre personnages. Et de peur d’être contre elle, considèrent qu’il vaut mieux adopter son point de vue et d’être du côté de sa morale. À moins de vouloir la défier et de se faire injustement exclure du cercle d’amis. On a toujours eu tendance à céder à la peur des accusateurs publics qui régentent aujourd’hui les réseaux sociaux. Ces derniers sèment la terreur et semblent vouloir se repaître des têtes qu’ils ont contribué à faire tomber, qu’importe leur culpabilité ou leur innocence. Ils semblent être investis de la même logique vorace et cannibale que celle de nos sociétés industrielles et de spectacle. Plus ces accusateurs sont violents, plus on se range de leur côté pour ne pas devenir leur cible.

« Ce qui intéressait [Fritz] Lang [M le maudit, Fury, J’ai le droit de vivre, L’invraisemblable vérité…], ou l’obsédait, c’était la solitude de l’homme et ses effets, mais aussi le fait que nous soyons tous responsables de la création du monstre isolé, et de son destin : nous l’isolons car nous reconnaissons qu’il vit parmi nous. » (James Baldwin, Le Diable trouve à faire)

The Drama n’innocente pas pour autant Charlie ou Mike, ils sont complices, et ne se rendent peut-être même pas compte du glissement fasciste qu’ils représentent à l’égard de Zendaya. Plus les personnages s’en prennent ainsi à Emma et plus le regard incisif du réalisateur s’en prend à ses « faux amis ». The Drama devient donc un conte cruel qui, tout en suivant avantageusement Charlie, va prendre parti pour Emma. Cette dernière va ainsi redevenir, à son corps défendant, le vilain petit canard qu’elle fut durant son adolescence, et le dindon de la farce d’un temps présent propre à certains films d’horreur modernes tels que Get Out (Jordan Peele, 2017), Midsommar (Ari Aster, 2019) ou Wedding Nightmare (Tyler Gillett et Matt Bettinelli-Olpin, 2019).

« Ceux qui sont incapables de se penser autrement qu’en tant que Blancs sont pauvrement équipés, si tant est qu’ils soient équipés, pour comprendre ce que signifie être noir : lorsqu’on est si peu au fait de soi-même, on est très peu capable de faire face à l’autre, et l’on n’ose rien attendre d’amis de ce genre. » (James Baldwin, Le Diable trouve à faire)

Pour revenir sur les tueries de masse en arrière-fond du film de Borgli, il faut tout de même notifier l’audace d’avoir choisi une femme pour incarner le personnage qui planifie ces meurtres dans son adolescence, et d’autant plus une femme noire américaine. Elle incarne non seulement une minorité, contrairement au cliché médiatique ou sociologique qui notifie le plus souvent pour ces passages à l’acte des jeunes hommes souvent blanc et sans histoires (Bowling for Columbine, Elephant), mais aussi déjoue le profil des tueurs souvent racistes, promulguant leur idéologie nauséabonde à défaut d’autre chose (School Shooting Youtube de Thibault Le Texier, 2017) (1). Ce parti-pris n’est pas innocent et cela équilibre un peu mieux le malaise social dans lequel le film veut définitivement s’inscrire. Ainsi, le débat peut mieux s’ouvrir sur l’invisibilité sociale (2) et sur une souffrance générale liée à l’exclusion sociale (3). Par ailleurs, il faut signaler la décapante opportunité du personnage d’Emma de s’extirper de ses idées morbides et de son statut de bouc-émissaire en devenant un leader engagé contre la présence des armes à feu aux États-Unis. On peut y voir une critique quelque peu cynique des cercles militants qui, plus ils sont démonstratifs, plus ils sont douteux (comme dans The Green Inferno de Eli Roth). Pour autant, le passif mouvementé d’Emma rendra plus fort son personnage confronté aux autres.

« Ne croyez pas que ceux/ qui font profession / de vous haïr / vous auraient moins détesté / si vous étiez blanc. » (Dany Laferrière, Petit traité du racisme en Amérique, « La haine pure ») 

Nathalie Paton (4), la sociologue dont on vient d’extraire quelques passages via les notes en bas de page, soulève, dans School Shooting, plusieurs symptômes qu’Emma adolescente partage assurément :

• le malaise individuel face à « l’homogénéisation des manières d’exprimer sa différence qui est devenue la norme ».

• la scénarisation de leur projet « à des fins expressives découlant de leur volonté de renégocier leur identité »

• « la possibilité de gagner du pouvoir et de s’extraire d’un état de subordination »

• « La préméditation de la violence est alors un processus qui révèle l’individualité, processus rendu possible par les médias participatifs et les organes de presse qui s’inscrivent aujourd’hui dans cette dynamique. »

Pour parachever le point sur les tueries de masse, remplaçons maintenant Cho Seung-hui, le tueur responsable de la fusillade de l’université Virginia Tech en avril 2007, par Emma. Pour ce faire, détournons ainsi le passage suivant, déjà bien ironique, extrait de l’ouvrage Tueries, Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu de Franco « Bifo » Berardi : « Emma est une extraterrestre, un monstre, un être complètement incompréhensible, et une énigme dérangeante pour ses camarades, pour toute cette bande de jeunes hommes replets et jeunes femmes souriantes, chaussant tous les derniers modèles de Nike, portant les mêmes sweat-shirts horribles, avalant du Prozac, de la Ritaline et du Xanax pour masquer leur conformiste enfer intérieur. […]. Emma est seule. […]. Qui voudrait parler à un[e] [meuf] aussi peu américain[e] ? Les Américains sont des gens heureux, ils ne sont pas si mornes, si peu avenants, si déprimants. »

L’autre sujet passionnant, mais cette fois-ci plus insidieux – dans la mesure où, trop présent, il nous serait bien plus accablant, – c’est l’obsession du tout voir, du tout savoir à l’heure des réseaux sociaux et de la mise en place d’une surveillance globale, totale, que partagent aussi bien tous les pouvoirs en place, les grosses compagnies qui n’hésitent pas à nous harceler quotidiennement avec des intelligences artificielles pour nous vendre tout et n’importe quoi, mais aussi nous, les internautes, nous livrant à cette partie de massacre généralisée et, – admettons-le une bonne fois pour toutes, – banalisée ! Bienvenue dans les abîmes de la transparence (tout se dire à une dégustation), dans l’hypocrisie d’une horizontalité revendiquée (à tour de rôle avec cette promesse trahie de ne point juger les participants) grâce auxquelles se tapissent nos pires travers qui ne demandent qu’à sortir dès que l’occasion se présente (on l’a bien vu avec Rachel…). L’hypocrisie de ces valeurs mal assimilées, ou prônées pour ses propres intérêts, engendre des monstres. Géniale Alana Haim (Licorice Pizza, Mastermind) qui, tout le long du film, va partir en croisade contre Emma. Le mal, c’est moins un geste, aussi cruel soit-il, mais bien le programme froidement mis en place pour briser, réduire ou tuer une individualité comme une communauté de personnes. Le mal est un processus. Et Rachel entame un processus immonde envers Emma, le met en pratique et prend le relais « métaphoriquement » du geste avorté d’Emma durant son adolescence. Le mariage deviendra le moment et le lieu de son massacre programmé. Et qu’importe le mal qu’elle fait ou fera, il sera soutenu par cette nouvelle police des mœurs, en vogue chez les bourgeois ou chez tous ceux et celles qui se prétendent être du bon côté de la morale. Ce mal, celui que décrit audacieusement Borgli, fait des ravages, surtout quand il se place du côté de la vertu ou plutôt d’une morale bourgeoise, de la mode, de la tendance actuelle (mais éphémère), de l’opinion toute faite que les médias nous encouragent à partager sans plus réfléchir.

« Il faut continuer et même passer à l’attaque. / Ne pas plier et exposer calmement / au grand jour leur pratique. / Ne pas tomber dans le piège d’accuser / tout le monde et son contraire. / Bien cibler l’ennemi. / Le mot est fort mais juste car c’est / d’une guerre qu’il s’agit. » (Dany Laferrière, Petit traité du racisme en Amérique, « La cible »)

Dans un sens, la séquence inaugurale du café dans The Drama est prophétique. Nous assistons à leur rencontre dont l’interaction sera effective grâce à la maladresse de Charlie pour accoster Emma et à l’handicap de cette dernière (la surdité de son oreille droite). Très rapidement, passé l’effet comique du malentendu littéral entre les deux personnages, la spontanéité de Charlie devient autant suspicieuse, auprès des clients de la cafétéria tout autour d’eux, que le sera plus tard, dans les film, le simple fait de concevoir pour les proches d’Emma que cette dernière n’a jamais eu de grande expérience amoureuse avant Charlie.

Ensuite, l’ironie efficace de Borgli repose dès lors sur une seule chose dans cette scène prophétique : la surdité de l’oreille droite de sa protagoniste. Celle-ci va donc provoquer un malentendu drolatique (qui scellera leur rencontre) tout autant que devenir le révélateur social (et annonciateur du drame à venir) englobant les futurs mariés. La surdité de cette oreille est aussi le symbole du stigmate que porte Emma suite à un tir en pleine nature pour préparer son action funeste. On peut voir cet handicap comme une punition morale déjà effective pour Emma, ce qui encouragerait notre jugement critique à l’égard du comportement de Rachel comme abusif par la suite.

Dans cette séquence inaugurale, tous les personnages figurants autour de Charlie et d’Emma ne seraient-ils pas ces petites caméras intrusives intégrées à nos portables et prêtes à nous incriminer au moindre geste imprévu ou excentrique ? Et ne parlons pas des idéologies politiques dominantes, obsédées à anticiper justement nos moindres faits et gestes. Au fond, nous ne sommes pas loin de l’univers paranoïaque de Matrix. Comme dans celui-ci, les protagonistes doivent circuler, par moments, dans un monde factice mais infiltrés par des trouble-fêtes programmés pour réprimer et détruire tout signe ou symptôme de révolte.

Malgré la zone « tempérée » des classes extrêmement bourgeoises dans laquelle s’agitent nos protagonistes, le drame qui couve est bien plus tragique que le titre du film ne semblait finalement présager…

« Je voudrais remettre de la chair et de la douleur dans cette tragédie qu’est le racisme. Je voudrais rappeler que, quand quelqu’un meurt de cette façon – je parle de véritables assassinats qui se passent, sous nos yeux, dans les rues américaines, et de petits meurtres aussi qui se passent dans les salons -, rappeler donc que c’est un être humain qu’on a tué ou qu’on cherche à tuer, et non un concept. Il ne faut pas oublier tous ceux qu’on a poussés au suicide lent ou à la dépression. Tous ces crimes qui passent inaperçus parce qu’on a choisi de torturer un être faible, discret et isolé. » (Dany Laferrière, Petit traité du racisme en Amérique, « L’esprit du livre »)

Le film aurait pu tout autant s’appeler « The Tragedy » que « The Miracle ». Dès l’ouverture du film, le café lounge (typique des espaces de coworking), où se rencontrent Emma et Charlie, est emblématique de l’étau dans lequel nous nous trouvons actuellement. Nous sommes tous et toutes sous surveillances, que ce soit par nos moyens de communications complices ou nos attitudes, tout convie à nous surveiller les uns, les unes et les autres, puis à nous juger dès qu’une anomalie est observée.

« C’est vrai que de nos jours chacun cherche à exposer quelque chose de sale à propos de son voisin. Il parvient ainsi à accepter son propre échec en tentant d’entacher la réputation d’un autre. Si on entre dans la pièce où se trouve cet homme qui, caché, cherche le point noir qui lui permet de détruire un autre parce que la réussite de ce dernier est une insulte à sa vie médiocre et qu’on lui fend le crâne, on verra sortir une chose gluante et verte qui s’étendra doucement sur la table. » (Dany Laferrière, Petit traité du racisme en Amérique, « Une chose gluante et verte »)

Il faut aussi saluer le montage, brillant, syncope entre plusieurs temps qui se parasitent ou des affects qui s’interchangent. À défaut d’avoir des glitchs à l’écran, des anachronismes visuels jubilatoires permettant de réunir par exemple Charlie adulte avec Emma adolescente (Jordyn Curet). La présence anachronique d’Emma adolescente côtoyant Charlie au présent a un effet à la fois comique dans l’effet de surprise suscité et un effet anxiogène puisqu’il veut ramener de force Emma adulte à cet âge auquel notre société conservatrice veut définitivement l’assigner (tout en niant sa propre violence). Ce déplacement ou cette confrontation impossible des corps renvoie autant au drame social des Fraises sauvages (Ingmar Bergman, 1957) à La cousine Angélique (Carlos Saura, 1974) qu’à la comédie douce amère Eternal Sunshine of the Spotless Mind (Michel Gondry, 2004). Avec The Drama, ce montage, plus épileptique au regard des films pré-cités, semble incarner et adapter les nouvelles manières de surfer sur le net qu’implique nos technologies à vouloir nous maintenir la tête dans les écrans : « On tient la vie des autres au bout de ses doigts » (Dany Laferrière, Petit traité du racisme en Amérique, « L’Internet »)

« L’exposition prolongée aux flux virtuels est une des causes les plus importantes de la mutation psychocognitive actuelle. Il serait inexact d’affirmer qu’une telle exposition est nécessairement, et en tant que telle, une cause de pathologie et d’aliénation. Il me semble que l’état de souffrance psychique (pour être précis : la solitude, l’angoisse, la dépression) précède tous ces facteurs circonstanciels. Pourtant, la combinaison d’un état préexistant de souffrance psychique et d’un investissement massif de temps et d’énergie mentale dans l’activité virtuelle provoque probablement, surtout pour les jeunes personnes, une intensification du sentiment d’aliénation. De la même façon, l’activité virtuelle entraîne sans doute une sorte d’effilochement de la désocialisation qui accroît les problèmes de perception de l’espace commun où se fait l’interaction physique et affective. » (Franco « Bifo » Berardi, Tueries, Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu)

Beetlejuice Beetlejuice (2024) de Tim Burton. Les influenceurs assistant à un mariage pour propager de manière virale l’intimité d’une famille et prospérer dessus, vont se faire littéralement avaler par leurs écrans tactiles grâce à la magie critique et subversive d’un Beetlejuice !

Enfin, cette farce grotesque surfant volontairement sur les comédies romantiques hollywoodiennes pour mieux décevoir et frustrer les attentes d’un public visé, joue habilement de la satire de sorte à lorgner vers les frontières très troubles et ténues du Fantastique, genre cinématographique idéal pour se dédier à l’expression métaphorique de notre refoulé. Celui-ci menace de sortir du jeu de plus en plus renfrogné de Zendaya jusqu’à ce qu’on se pose la question suivante : va-t-elle finalement passer à l’acte, à force des pressions de sa nouvelle classe sociale d’adoption bien frelatée l’ayant exclue et voulant la faire régresser à l’âge où elle aurait pu commettre l’irréparable ? Jamais démonstratif, le combat d’Emma est exemplaire. Dans toutes les situations de doute ou de crise dans lequel le couple se trouve empêtré, c’est bien elle qui est adulte et qui prend la première ses responsabilités en mains. On craint d’autant plus pour elle qu’elle ne craque. On en fermerait presque les yeux tant cela menace de nous péter à la figure. Et c’est peut-être ici le pari réussi de ce long métrage qui fait couler beaucoup d’encre mais dont la presse semble pourtant éviter soigneusement les problématiques qu’il soulève. L’exclusion, du film au réel, n’est pas toujours là où on l’attend, et même de moins en moins circonscrite, ce qui la rend doublement vicieuse, perverse et dangereuse.

Derek Woolfenden

NOTES :

(1) « Outre leur invisibilité, le « profil » des garçons est aligné sur le portrait de l’individu qui a tout pour réussir. Ce portrait idyllique des auteurs d’attaques à l’école n’est pas sans lien avec les marqueurs sociaux ayant servis à les distinguer. » (Nathalie Paton, School Shooting)

(2) « Cette violence juvénile se voit qualifiée d’inhabituelle à un dernier égard : les auteurs des fusillades seraient des « gamins invisibles » comme l’indique un titre d’article de William Bender et ses collègues (2001), c’est-à-dire, certes des jeunes marginalisés et solitaires, voire désocialisés, mais qui ne présentent pas de signes apparents de troubles du comportement, passant dès lors inaperçus auprès du corps professoral. » (Nathalie Paton, School Shooting)

(3) Le film déjoue également l’écueil de la virilité récurrente prêtée à ces massacres même si celle-ci est réelle et bien maladive : « Dans le cas des school shootings, le message serait inextricable d’une conception singulière de la virilité qui serait affaire de domination, d’armes de destruction et de plaisir libidinal procuré par le fait de terrifier des innocents. Progressivement, les scientifiques se rangent derrière l’idée que les industries culturelles jouent bien un rôle dans la réitération des school shootings. » (Nathalie Paton, School Shooting)

(4) « La structuration de l’information par les journalistes devient véritablement sujette à polémique lorsqu’elle est accusée de « spectacle médiatique » : la mise en scène grandiose de la violence, où le tueur comme ses actes sont valorisées par le récit dont ils font l’objet et par la publicité dont ils bénéficient, serait de nature à inciter une poignée de spectateurs à agir selon le même scénario. En plus de distiller la peur et de légitimer le recours à la violence, le traitement journalistique réservé aux school shootings alimenterait la contagion de ce phénomène en donnant à ces jeunes tueurs une réelle notoriété médiatique, voire un statut de star du petit écran. Ces mêmes journalistes réactualisent l’idée du script culturel des school shootings : celui-ci n’est pas uniquement composé d’images hollywoodiennes ; il comprend aussi l’idée qu’une publicité extraordinaire sera accordée aux auteurs de school shootings. En commettant une fusillade à partir d’un même script culturel, les tueurs font preuve de réflexivité. Ils connaissent les répercussions publicitaires de leur geste et les retombées auxquelles ils peuvent prétendre en termes de réputation et d’image publique. On comprend alors que la notion de script culturel est plus subtile que celle d’influence passive ou d’imitation, au sens où l’entend la notion de copycat. » (Nathalie Paton, School Shooting)