« Tardes sin sueño » est un article en trois parties qui est revenu sur sept films ibériques visibles sur les écrans des salles françaises en 2025, et liés par le fait d’être des films non ancrés dans de la fiction purement inventée, et donc présentant des différences avec ceux habituellement visibles en France en provenance d’Espagne et du Portugal. Pour rappel les sept films en question sont : Tardes de soledad (2024) d’Albert Serra et Histoires de la bonne vallée (2025) de José Luis Guerin qui sont présentés dans le premier épisode ; Covas do Barroso, chronique d’une lutte collective (2024) de Paulo Carneiro, Ciudad sin sueño (2025) de Guillermo Galoe et Segundo premio (2024) coréalisé par Isaki Lacuesta et par Pol Rodríguez qui articulent le deuxième épisode ; et enfin Marco, l’énigme d’une vie (2024) coréalisé par Aitor Arregi et Jon Garaño, et La guitarra flamenca de Yerai Cortés (2024) d’Antón Álvarez que l’on retrouve dans le troisième épisode.
En ne se bornant pas uniquement aux films sortis dans les cinémas hexagonaux en 2025, il est possible de se rappeler que fin 2024, un film espagnol avait déjà, d’une certaine façon, lancé une amorce au constat formulé sur la base des sept films mentionnés.
Comme il serait injuste de ne pas le mentionner, Tardes sin sueño s’offre un bonus !
Le film en question est L’affaire Nevenka (2024) réalisé par Icíar Bollaín et qui est sorti en France en novembre 2024. Moins primé que certains autres films présentés dans Tardes sin sueño, il a fait partie en septembre 2024, comme Tardes de soledad, de la sélection officielle du Festival international du film de Saint-Sébastien. Si le film de Bollaín (elle a démarré dans le cinéma dès l’adolescence comme comédienne, avec un premier grand rôle dans Le Sud (1983) de Víctor Erice) a peu à voir visuellement avec le film de Serra, il est possible, pour ce qui est de la trame narrative et de l’image, de le rapprocher davantage de Marco, l’énigme d’une vie.
L’affaire Nevenka revient sur des faits de harcèlements ayant eu lieu entre 1999 et 2001 à Ponferrada, une ville d’un peu plus de 60 000 habitants qui se trouve dans le nord-ouest de l’Espagne, dans la région de Castille-et-Léon. Nevenka Fernández, une jeune femme brillante originaire de Ponferrada, et fraîchement diplômée, rejoint en 1999 la liste du parti de droite (Partido Popular) formée pour les élections municipales de sa ville natale. La liste vise à la réélection d’Ismael Álvarez qui est le maire sortant. Pas forcément très enthousiaste de prime abord par cette perspective d’implication dans la vie politique municipale, le film montre que c’est surtout sous l’incitation d’un ami de ses parents, et de celle de ses propres parents, que la jeune femme accepte l’aventure électorale. La liste du Partido Popular remportant ces élections, Nevenka, dont l’interprétation par la comédienne Mireia Oriol apporte une grande crédibilité au personnage, se retrouve nommée à un poste de conseillère municipale, et elle devient très rapidement un rouage essentiel dans l’organisation mise en place à la mairie par le premier édile qui vient d’être réélu. Elle y occupe un poste de travail à plein temps dans le domaine de la fiscalité locale.

L’affaire Nevenka, Icíar Bollaín, 2024.
Cette victoire électorale est aussi le point de départ d’une terrible descente aux enfers pour elle. Très intéressé par la jeune femme, le maire, interprété par Urko Olazabal qui est fort bien vieilli pour le rôle, se rapproche d’elle de façon insistante. Ils finissent tous deux par avoir une aventure. Puis lorsque la jeune femme ne souhaite plus donner suite à cette aventure, le maire lui inflige alors un calvaire à base de harcèlement sexuel, de harcèlement moral, d’humiliations privées et publiques… Après un comportement inapproprié de la part du maire à l’égard de Nevenka en plein conseil municipal, c’est une élue socialiste de l’opposition qui, heurtée par ce qu’elle vient de voir, et mettant de côté tout antagonisme politique avec Nevenka, vient immédiatement voir la jeune femme à l’issue de la réunion. Elle devient très vite un soutien important pour la jeune femme.
Entre autres éléments de recherche lors de l’écriture du film, Bollaín a rencontré Nevenka Fernández, ce qui permet d’ancrer le film dans une quête de fidélité par rapport aux faits qui ont eu lieu. Une des forces du film, plus poignant que Les repentis (2021) qui est la précédente œuvre de Bollaín, provient entre autres de la retranscription à l’écran des étapes majeures du combat mené par Nevenka.
Tout d’abord le combat pour s’en sortir. La progressive déchéance physique et morale de Nevenka est présentée de façon si réaliste, que cela peut faire naître un sentiment de malaise chez le spectateur ou chez la spectatrice. C’est via des actes concrets d’aide, exposés dans le film, que la jeune conseillère parvient lentement à remonter la pente. Bollaín nous montre l’appui du conjoint de Nevenka qui la convainc de quitter Ponferrada pour un temps, et qui l’accueille chez lui à Madrid, évitant ainsi à Nevenka de sombrer totalement, et aussi l’appui de quelques autres rares protagonistes comme la conseillère municipale d’opposition. À l’inverse, les parents de Nevenka, s’ils sont inquiets pour leurs fille, ils sont surtout soucieux de ne pas être à l’origine d’un scandale public dans leur ville, ce qui les place surtout dans une certaine inaction.
Une autre phase que retranscrit bien le film est celle des multiples tiraillements et hésitations vécus par Nevenka et par son proche entourage avant de prendre une décision quant au lancement d’une action en justice pour dénoncer les faits. En mars 2001, pour annoncer sa volonté de saisir la justice, Nevenka choisit une voie courageuse, puisqu’elle le fait à travers une conférence de presse. Par la suite elle doit donc affronter l’emballement de la machine médiatique et politique, mais également l’opposition d’une partie de la population.

L’affaire Nevenka, Icíar Bollaín, 2024.
Enfin, le film revient sur les principaux faits marquants du procès qui a lieu en mai 2002. Le maire de Ponferrada se voit condamner à neuf mois de prison, à une amende et à une indemnisation de la victime. Ce dernier démissionne dans la foulée de son mandat de maire. Cette condamnation pour des faits de harcèlements de la part d’un homme politique constitue, alors, une première dans l’histoire de l’Espagne.
Pour Nevenka, la victoire est amère. Elle a subi du mépris, le procès a été douloureux, sa vie a occupé l’espace du débat public (espace bien alimenté par les médias), et son avenir professionnel dans son pays est bouché. Elle se retrouve contrainte de quitter l’Espagne, et elle part avec son conjoint en Irlande, où sa vie professionnelle reprend, mais avec un énorme déclassement.
Max Alley

